Charles Lapicque était un excellent musicien et un grand connaisseur de musique classique.Je vous laisse lire cet hommage émouvant à la musicalité des travaux de Charles Lapicque, écrit par son fils ainé, Georges, peu de temps apès la mort du peintre, en 1989.

Correspondances

C'est dans cet atelier, où il ne viendra plus, que je cherche maintenant à le retrouver, en écoutant ces « voix du silence », qu'il aimait tant, parce qu'elles le guidaient dans sa vie intérieure. Cet atelier, c'est un peu comme l'enveloppe de son âme. Son bureau en est le centre nerveux, avec ces pages manuscrites semblables à des dessins. Je revois sa plume courant allegro molto, dans un mouvement continu de boucles annonciatrices des oscillations de la houle, des trajets d'exploration de l'espace.

Interrogé par moi naguère, il m'avait dit aimer les plumes « isotropes », libres de courir dans chaque direction. Plus tard, j'ai compris que c'était déjà un chemin vers l'Art, expression de la liberté par la contrainte. Cette propriété d'isotropie permettait, en fait, d'introduire une difficulté supplémentaire : ne pas quitter la feuille à l'intérieur d'un mot. Cette « règle du jeu », qui peut paraître insignifiante, est, en réalité, liée à certains caractères de l'invention, et de mon père en particulier, incapable de vivre n'importe quelle expérience sans élaborer des théories nouvelles, et découvrir quelque aspect important et singulier.

J'examine à nouveau cette écriture, qui avance en mezzo forte , dans son inlassable vitalité, sans aucun pianissimo ni fortissimo romantique. Cette écriture qui, dans sa souple avancée le long d'arcs baroques, jamais ne s'interrompt pour enjamber une colonne grecque ou escalader une flèche gothique. Et je regarde un instant encore ce bureau, témoin de tant d'heures d'une aventure solitaire, exigeante et acharnée. La plume semble devoir y parcourir la feuille blanche, comme la mouette l'espace, et bondir d'un mot à l'autre à travers le silence.

Partout au dessus de moi, sous les corniches, d'étranges masques africains - hommes et animaux -, dont certains ressemblent à des figures de Lapicque, « m'observent avec des regards familiers ». Leur présence magique semble m'adresser un message d'outre- tombe. Et je me sens, soudain, très proche d'eux. Plus bas, contraste saisissant avec l'exotisme, et plus dans le goût général de mon père, de splendides plats de Rouen et de Moustiers modulent l'espace en frondaisons bleues et rouges.

Vers le mur central, le regard est happé par des feuilles portant des gammes de couleurs, dans les tonalités rouges, bleues, vertes, jaunes à orange, grenat, mauves, brunes, terre de Sienne... Ainsi, pour le bleu : outre-mer, cobalt, Hoggar, céruleum, turquoise. La vérité m'apparaît : c'est le « clavecin bien tempéré », tant les intervalles y sont minutieusement ajustés, accordés à l'avance, et non laissés au gré de l'inspiration, aux aléas de subtils mélanges. On peut découvrir là un aspect scientifique, digne du centralien, auteur d'une thèse révolutionnaire sur la vision des couleurs. J'y vois surtout la manifestation d'un culte jamais démenti pour la musique, art divin , ciel de tous les autres. Il me vient à l'esprit que Lapicque, en poète, retrouve la vérité secrète du langage, où le mot de tonalité est associé aux gammes comme aux couleurs. J'imagine ainsi, jaune : sol majeur ; mauve : la mineur ; rouge : mi majeur ; vert : si bémol majeur ; bleu : ut majeur ... sauf modulation due aux formes, aux expressions, à l'influence des tons voisins. Certes, la peinture n'implique, en principe, que des accords instantanés. C'est oublier que mon père, philosophe bergsonien, a toujours été aux limites de l'impossible pour introduire le Temps dans l'espace de la toile. Temps contenu, implicitement, dans les gammes, les arpèges, les thèmes musicaux. Temps retrouvé en les parcourant sur la toile.

Laissant de côté ces gammes, véritables exercices, et toutes les études qui, toujours, précédaient une nouvelle série de compositions (lions, violons, chevaux, tigres, bateaux, anges...), j'ai envie de voir si mon interprétation peut, au moins, rendre compte d'œuvres sur la musique et surtout, en faire voir la beauté, mieux qu'une froide description. Si oui, il me semble que j'aurai, en quelque sorte, par transposition, rendu à ces peintures le même service qu'elles ont rendu à la Nature. Dieux , aidez-moi !

Sans oublier l'œuvre de jeunesse Hommage à Palestrina , entièrement abstraite, je centre ma recherche sur la grande période de compositions, que j'encadre avec Mozart au clavecin (1936) et Le Messie (1978).

Mozart au clavecin . Véhiculé verticalement par les tuyaux d'orgue et les musiciens, horizontalement par le clavecin, sous le regard de Mozart, un puissant et sombre thème, construit sur trois notes de bleu, s'impose sur la tendre plainte mauve du fond. Les cordes des instruments, la flûte, les blanches du clavier, soutenues par une importante timbale et un cor, font éclater un troisième thème de cuivres et d'or, adouci par la mélodie en grenat, beige et brun, qui s'élance du cadre du clavecin, des violons, des altos et du violoncelle. Toile qui est un coup d'essai et un coup de maître.

Je sors un instant d'un carton la saisissante lithographie Le jeune violoniste (1966), où je reconnais le violon de famille, patron Stradivarius, joué par mon père et moi. Ici, les deux thèmes principaux, tenus par le violoniste d'un côté, le violon de l'autre, s'imposent face à l'accompagnement velouté sur des accords en notes dans des tons de brun, grenat, orange, lilas, vert, jaune et gris, riches en bémols. Ici encore, c'est le bleu qui fournit l'élément moteur, par son thème vigoureux, en bleu dièse majeur, qui s'élance, avec ses trois notes répétées en motifs inégaux, suaves ou conquérants, dans toute l'ampleur des bras. A cette tentative, le violon répond, dans une tonalité complémentaire, ambrée et lumineuse.

Tandis que, pour Mozart, le regard bleu sombre était chargé de volonté et d'attention, le jeune violoniste, par ses yeux de ciel, projette une teinte de rêve sur l'ensemble du mouvement en bleu, auprès duquel les chaudes couleurs du violon, soudain paraissent froides.

Quel changement dans Le Messie ! Et dans les couleurs, et dans la nature de la peinture acrylique ! Quel peintre a, jamais, tant évolué, tant surpris ?

Quel changement aussi dans le traitement du sujet ! Ici, en effet - qui le remarque ? -les personnages du monde réel (le chœur) ne tiennent qu'une toute petite place. C'est la musique elle-même qui est peinte. Audace inouïe ! Témoignage imprévu en faveur de mon interprétation ! De plus, si la toile, ainsi dépouillée des ses musiciens et instruments, se plie au même type que les précédentes, alors le procédé doit être généralisable, ce qui m'évite de nombreuses années d'un obscur travail ! Voyons de plus près.

Renforcés par la grande lumière contenue dans la peinture, des arpèges de grenat, mauve, rose-orange, vert Véronèse à turquoise, saumon et beige, donnent d'emblée l'impression d'un monde étrange et irréel. Ce monde, qui ressemble à un rêve aux couleurs inouïes, c'est le célèbre oratorio de Haendel, l'un des ponts de mon père pour l'éternité. Une tête de cheval, fantastique, rose-orange, aux yeux lilas, complète la vision par sa figure d'apocalypse. Un large vibrato jaune d'une trompette invisible enlace l'ensemble, en faisant ressortir la présence du Christ ressuscité.

Voilà pour les toiles sur la musique. Mais, je l'ai dit : tout est musical dans cette œuvre !

Songeant aux embarquements de mon père sur des navires de la « Royale » où je servais, je place devant moi Manœuvres au large de Brest ... La sereine mélancolie d'un ciel crépusculaire en tonalités mineures rose et bleu pâle s'empare subtilement du thème agité de la mer, en croches bleu dièse majeur et vert émeraude, en croches bleu dièse majeur et vert émeraude, ainsi que du motif rival constitué par les puissants accords des rochers du Toulinguet, dont le jaune glorieux vire déjà au mauve. Les escorteurs, dans la dominante victorieuse des teintes du soir, conduisent l'action principale, sous le commandement d'officiers qui portent, en eux et sur eux, la synthèse des principaux motifs. La mer est comme rayée de longues traînées d'écume en arabesques de blanches atonales*.

Je pense à cette mer, pour lui comme pour moi « toujours recommencée », à cette mer qui des rives de l'enfance, depuis la baie naguère découverte par l'oncle Louis Lapicque, devait être l'un de ses leitmotive. Que lui a-t-elle enseigné ? Qu'il n'y a pas de liberté sans discipline? Que la Beauté , miroir changeant de l'infini, ne peut pas être aperçue en dehors du Temps? Que les vrais voyages sont faits vers les îles du rêve ? Que seule l'imagination, née du souvenir, peut voir plus loin que l'horizon ?

* Lire aussi Charles Lapicque et la mer (NDLR)

Dans cette recherche intérieure de mon père, ce génie disparu mais à jamais présent, je regarde à nouveau le vieil atelier, dans le silence des notes de musique, là, sur le mur. Cette musique est l'âme de ses compositions. Elle débute par une phase abstraite, faite de froides notes piquées sur un clavecin, suivie par des motifs en contrepoint serré, où je crois parfois discerner, gothique et verticale, quelque fugue de Bach. Elle s'achève, également sans figuration claire, sous le cri mille fois répété de « La mer », dans le style plus aéré, plus horizontal, d'une « musique de chambre », où des arpèges et des accords d'une violence très moderne viennent lutter contre l'austérité de l'abstraction.

Cependant, l'essentiel constitue un immense, un prodigieux poème symphonique, dans lequel les formes sont clairement représentées, la métamorphose provenant essentiellement des couleurs. Les couleurs, source de rêve et de mélodie, sur un thème qui épouse les lignes de la vie et permet d'introduire l'émotion de la durée. Il s'agit donc d'une musique qui est musique parce qu'elle n'est pas descriptive, et qui est poème parce qu'elle trouve la mélodie secrète des choses du monde réel. Cet art représentatif, mais transposé, dont mon père disait qu'il fait « figurer l'abstrait », je trouve qu'il ressemble à l'opéra. Un opéra qui joue avec les apparences pour atteindre la Beauté. Parfois musique sacrée dans une église baroque, plus souvent jeu ambigu où la légèreté et la profondeur, la vie et la mort, se croisent et jouent pour atteindre l'Eternité et l'art.

Dans ce sens, songeant à la belle définition du Baroque, « Opéra de la pierre », je suis prêt à clamer que Charles Lapicque aura, plus que tout autre, inventé et construit « l'Opéra de la peinture ». Aventurier solitaire d'un monde où tout, sauf la science, s'écroule, et muni des armes de cette science, baroque plus que classique ou romantique, il a replacé l'homme en harmonie parmi les dieux de la Renaissance.

Plus près de moi, dans le salon, derrière le mur de cet atelier où je le cherche, je crois l'entendre encore, et je le revois, jouant au piano, près du trombone et du violon de ses fils, près de sa femme Aline, qui l'a tant aimé. Nous jouons des airs de La passion selon saint Jean , d'Alexander Balus , de Così fan tutte ou de La flûte enchantée. Et je sais qu'il a rejoint ses seuls vrais maîtres, Bach, Haendel et Mozart, par-delà la mort, sous le grand ciel étoilé.

Georges Lapicque, fils aîné du peintre
© Tous droits réservés 2007

Voir aussi :
Lapicque et le tennis
Lapicque et la mer
Lapicque et son atelier
Lapicque et la Marine
Lapicque et L'Arcouest

NOTA : Georges LAPICQUE, ancien officier de Marine (Ecole Navale 1941-Londres-) puis ingénieur chercheur au Commissariat à l'Energie Atomique, est, sous le nom de Jean de Lost-Pic, auteur de six recueils de poésie de forme classique. Il est président de l'Académie de la Poésie Française, directeur littéraire de la revue trimestrielle l'ALBATROS (Ed. ARCAM PARIS). Accédez à son site