Jean Perrin

Louis Lapicque

 

Il suffit de regarder leurs portraits : Les deux personnages qui ont eu le plus d'importance dans les débuts de la vie de mon père, Louis Lapicque et Jean Perrin sont à l'opposé l'un de l'autre. On sait que le premier, « l'oncle Louis » a adopté cet enfant sans parents qui, à son mariage avec ma mère, Aline Perrin, se trouve être le gendre du futur prix Nobel de physique.

Il est aisé de comprendre que Louis Lapicque, neurologiste de réputation internationale, a été entièrement responsable de la formation scientifique de Charles et de son orientation vers l'Ecole Centrale, qui le marquera à vie et le distinguera clairement de tous les peintres de toutes les écoles, depuis Léonard de Vinci.

Il est moins connu qu'après la crise de 1929, c'est Jean Perrin qui, après lui avoir offert un appartement avec son prix Nobel, ainsi qu'un grand atelier de peinture dans sa maison de vacances, lui a offert la possibilité financière de présenter une thèse de physique, qu'il utilisera magistralement par la suite, comme indiqué dans un autre article.

Il n'a jamais été souligné, sauf par l'auteur de ces lignes, que ma mère a eu un rôle fondamental, d'une part en l'orientant dans sa vocation de peintre par son grand talent, de l'autre en acceptant tous les risques qu'il prenait en abandonnant, deux fois de suite, un poste de fonctionnaire pour se jeter à corps perdu dans l'aventure, si hasardeuse de la peinture, la seconde fois sans le secours de Jean Perrin, mort en Amérique en 1942.

Quoiqu'il en soit, ces deux figures centrales ont bel et bien joué leur rôle dans la carrière si singulière de Charles Lapicque. J'ai devant moi des photographies de l'un et de l'autre : Louis en tenue de bateau, qui, pour lui, impliquait non seulement la casquette avec ancre de marine, mais la cravate, le complet boutonné, une main tenant la barre de son magnifique Axone , bateau de 16 mètres, avec moteur et équipage, comme il a été dit ailleurs . C'était l'homme du commandement. On comprend que Charles, dont le caractère était, également, fier et qui n'aimait pas qu'on lui donnât des ordres, ou même des conseils, ait souffert de cet autoritarisme, sous la réalité d' « un fichu caractère de Lorrain », comme il disait parfois. Peut-être, élevé avec la douceur de mes grands parents Perrin, aurait-il été d'un accès plus facile ? Mais c'était ainsi !

Je me souviens à ce sujet, de deux épisodes caractéristiques de la brusquerie avec laquelle il pouvait remettre à sa place le moindre gêneur, après toutefois lui avoir laissé sa chance : il ne parlait en effet qu'à la troisième question... qui, hélas! ne manquait jamais de se produire. La première fois, à bord de son Flying fox . Un vieil ami lui demande sans se lasser, pourquoi il ne peignait pas tel ou tel sujet intéressant. La réponse cingle, soudain : « Quel est votre métier?- Ingénieur !- Eh bien, restez ingénieur et laissez moi peindre ! ». Une autre fois, la femme d'un vieux camarade (lui aussi) de l'Ecole Centrale, ayant lourdement insisté (de plus en plus lourdement) pour un dîner chez elle à l'autre bout de Paris, il finit par dire sans ménagement : « Quand me rendrez vous les heures que vous m'aurez fait perdre ? Jamais : eh bien foutez moi la paix ! »

Il faut dire que jamais la moindre parole malheureuse n'était échangée chez l' « oncle Louis ».

Une atmosphère de silence respectueux et pleine d'affection régnait en effet dans le bel appartement de la rue Soufflot, où mes parents et mes frères aimaient se souvenir des dîners sous l'occupation où l'on mangeait de « l'ours », comme déjà signalé.

La photographie de mon grand père Jean Perrin est, à l'opposé, d'une grandeur toute intérieure. Il va quitter la France pour toujours. Il est à Lyon, je crois à la gare... qu'importe. Il n'a plus ce gros chandail rouge qu'il aimait porter en Bretagne, ou même rue du Val de Grâce, si je me souviens bien. Il n'a pas ce costume d'Académicien que l'oncle Louis et lui devaient, j'imagine, porter, et dont je n'ai que l'une des épées près de moi (je ne sais celle de qui). Il est simplement en costume civil gris, les bras croisés, une décoration sur la veste (sans doute en l'honneur de la France éternelle qu'il va servir dans l'exil, après avoir vainement cherché à poursuivre la lutte en Afrique du Nord). Il porte, comme souvent, un grand chapeau, qui laisse découvert son haut front de chercheur. De son regard noble et plein de pensées, comme orné par sa grande barbe blanche, nouveau Victor Hugo partant pour un exil autrement dangereux et décisif, il semble me dire une dernière fois, comme peu avant la débâcle de 1940 : « Quoiqu'il arrive, garde la tête haute ! »

Pour en savoir plus sur Louis Lapicque : ce texte très instructif de Carine Peltier : Louis Lapicque (pdf)

Georges Lapicque, fils aîné du peintre
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NOTA : Georges LAPICQUE, ancien officier de Marine (Ecole Navale 1941-Londres-) puis ingénieur chercheur au Commissariat à l'Energie Atomique, est, sous le nom de Jean de Lost-Pic, auteur de six recueils de poésie de forme classique. Il est président de l'Académie de la Poésie Française, directeur littéraire de la revue trimestrielle l'ALBATROS (Ed. ARCAM PARIS). Accédez à son site

Voir aussi :
Lapicque et le tennis
Lapicque et la mer
Lapicque et la musique
Lapicque et la Marine