Voici un texte de souvenirs très touchants écrit par Georges Lapicque. Il évoque Charles Lapicque et L'Arcouest. 

Charles Lapicque a passé toute sa jeunesse de vacances dans une baie, près du village de l'Arcouest, à Roch ar had chez son oncle Louis. Il n'a pas eu, pour autant la possibilité d'y travailler, n'ayant d'ailleurs, pas d'atelier. Lorsqu'il a commencé à peindre, vers les années 1920, peu après, son mariage avec Aline Perrin, elle et lui peignaient devant la nature et transportaient leur toile à bicyclette, méthode qu'il a, en partie, continuée quand, dès 1927, nous avons été logés à Ty Yann. Le vaste atelier, construit pour lui par son génial beau père dans la maison qu'il venait de faire construire en dessus de Roch ar had (ci-contre), avec une partie de son prix Nobel permettait, on l'imagine aisément, de commencer à faire des œuvres sur place, plutôt que sur le terrain.

Quoique je n'aie pas d'exemple à citer, il me semble que cette possibilité a dû jouer un rôle important dans la conversion du paysagiste vers le compositeur.

Cette révolution intérieure a, d'ailleurs, été rendue nécessaire par le désastre de 1940, suivi de la période de l'occupation, où, de Paris, on n'avait plus la chère Bretagne sous les yeux. Faut-il ajouter que, comme par miracle, le peintre devait développer magistralement la conception de la toile souvenir par opposition à la toile de l'instantané , conception qu'il faut profondément rattacher, à la musique et à la philosophie bergsonienne de la connaissance.

Charles Lapicque avait, de plus, quitté son poste de chercheur à la Faculté des sciences pour se lancer à corps perdu dans la peinture. Le temps était passé où il faisait des calculs à la machine et préparait les expériences du professeur Maurice Curie au centre de Physique Chimie Biologie de Paris. Son laboratoire de recherches était son atelier de la rue Froidevaux, « Du côté de chez Charles ». C'est là qu'il travaillait, chaque minute de jour, avec une halte, bien française pour le déjeuner en famille, comme il a été dit dans d'autres évocations.

L'activité de mon père pendant la période d'été allait reprendre de façon très différente après la libération. En effet, la famille continua d'habiter quelques années à Ty Yann , et ne se fixa définitivement à Roch ar Had que vers 1951, la maison étant revenue à mon père à la mort de l'oncle Louis, après avoir été remise en état et la falaise déminée.

C'est à cette époque que Charles Lapicque devint propriétaire de cette maison, qu'il nous fallut quelque temps pour apprivoiser, tellement nous étions habitués à notre maison d'enfance, juste en dessus. Tout y était, d'ailleurs, différent : les grands parents et leurs amis étaient morts, et l'oncle Francis, malgré sa vénération pour son père, ne pouvait pas le remplacer, ni personne notre merveilleuse grand-mère qui, le matin, nous lisait « les trois mousquetaires » ou « les misérables ».

Nous étions seuls dans l'austère maison de l'oncle Louis, si magnifiquement située, admirant son « coup d'œil » napoléonien qui avait décidé de l'emplacement de la première maison de ce lieu unique. Les grands voiliers d'avant guerre, l'Axone (ci-contre) et L'Eglantine n'existaient plus. Nous n'embarquions plus parmi les quelques quinze à dix huit passagers sur le bateau du « capitaine », ni parmi les quelques initiés admis sur le bateau de l'oncle Louis, chacun ayant, en quelque sorte, le caractère de son propriétaire. L'époque était maintenant celle des petits voiliers individuels, qui obligeaient chacun à connaître (presque) tous les rochers dangereux de la côte, plutôt que de se reposer sur la connaissance d'un marin du pays.

Mon père acheta pour commencer un vieux canot breton d'environ quatre mètres, le Saranak avec avirons et voile au tiers, sur lequel il apprit beaucoup sur les proches environs, entre Paimpol et l'île de Bréhat. Il eut un coup de foudre, au début de l'été 1951, pour un joli « Cormorant » de quatre mètres cinquante, quasi neuf. Il l'appela le « Flying Fox », nom d'un cheval de course (il travaillait alors sur les courses d'Auteuil). Il n'aimait pas les coques blanches : il fut bleu ciel avec une carène blanche. Ce petit voilier, marin et rapide, avec un tirant d'eau modeste de O. 75 m. dérive haute, lui permit d'explorer une région beaucoup plus vaste, notamment derrière Bréhat, vers ces vastes étendues de sable et de rochers qu'il a appelé « lagunes bretonnes » et qui ressemblent plutôt à quelque pan de Sahara découvert sous la mer à marée basse.

Mon père ayant largement utilisé son « Flying fox », se rendait compte cependant que ce bateau était trop petit pour naviguer seul dans cette région, dès que le vent se levait.

Pendant l'hiver 1955, il eut l'audace de commander en Bretagne Sud, par téléphone et sans l'avoir vu, un voilier d'occasion. Il le nomma «Rodello», du nom quelque peu classique d'une balise du grand chenal de Bréhat devant laquelle il passait souvent. C'était un monotype de promenade type « Radiance », primé récemment au salon de Londres. Long de sept M. hors tout, il avait un déplacement d'un peu plus du double du « cormorant », avec un tirant d'eau égal. Il était couleur vert d'eau : mon père fit peindre la coque en noir, avec une carène verte, ce qui lui donna une belle allure. C'était le bateau idéal pour la région. Il passait partout, tenait magnifiquement la mer, virait de bord à la demande, mais gardait le cap sans personne à la barre. Il avait un moteur fixe de 6 C.V, qui avait, curieusement, la particularité de savoir s'arrêter tout seul dès qu'il sentait qu'il devenait inutile.

Une des qualités de mon père était son attachement pour ses bateaux : Ils devaient rester dans la famille. C'est ainsi que, l'année 1955 vit le Flying Fox passer sous le commandement de mon frère Denis et de moi-même en même temps que le Rodello prenait son mouillage dans la baie. L'opération se répéta en 1961 quand mon père, lassé de la voile, mit à l'eau un extraordinaire bi-quille de 7 M. 60 dessiné par lui et l'ingénieur Guy Bernet, ami de la famille. D'un tirant d'eau à peine supérieur à celui de son prédécesseur, c'était un bateau considérablement plus lourd, bon voilier au plus près bon plein, mais long à virer de bord. Par contre, avec son moteur de taxi marinisé type Indénor, de 40 C.V, il avait une formidable puissance et pouvait même remorquer un bateau en panne par presque tous les temps. Que l'on sache que ce moteur avait été choisi par un voisin inoubliable du nom de Le Lionnais (mais d'autant plus breton), qui habitait la maison en bas sur la plage. C'est lui qui, mécanicien génial, et pêcheur solitaire sur son gros Shamrock , avait conseillé au nouvel amateur (et armateur) de faire de la cabine centrale une chambre des machines, plutôt que de cacher le moteur dans un compartiment inaccessible. Que de fois mon père s'est plu à nous raconter tous ces détails, après avoir discuté devant nous de la conception du bateau avec Guy Bernet, spécialiste en hydro dynamique. Quelle importance devait avoir ce Frynaudour pour son navigateur, il ne faut pas l'oublier ! Ni la fureur de Guy Bernet en constatant que le devis de poids avait été dépassé au point de rendre vains ses calculs de carène... ce qui n'avait aucune conséquence, heureusement pour la marche au moteur. Cette nouvelle unité (le mot est exact, car il n'y eut pas de bateau frère) était, là encore, totalement originale, à commencer par la couleur, d'un « rouge indien » légèrement orange, en avance d'une vingtaine d'années sur l'esthétique navale, et d'ailleurs jamais retrouvée. Ce bateau prenait son nom de l'embranchement de la rivière le Lef et du Trieux, désormais facilement accessible au moteur, comme tous les environs même lointains.

Alors que j'avais été, parfois embarqué sur le Flying Fox puis sur le Rodello (ci-contre) , soit en baie de Paimpol, soit pour un tour de Bréhat, l'échelle avait changé, à tel point que nous fûmes invités, ma femme et moi, à aller deux fois aux Sept îles, poussés à l'aller et retour par le courant de grande marée. Ce fut une vraie aventure, commencée le matin et finie le soir, au milieu des oiseaux et des rochers, parfois dangereusement sous –marins. Je me souviens du premier mouillage, devant l'Île aux oiseaux, où, la hauteur d'eau baissant, nous vîmes surgir tout autour de nous de magnifiques pics de granit rose. Nous étions en plein milieu. La fortune nous souriait ! Elle nous avait déjà souri le matin près du sillon de Talbert, où nous étions passés au milieu du remous d'un énorme rocher, que la marée haute cachait, puis le soir dans une passe dangereuse de la Pointe du château, où un haut fond défila près de nos quilles.

Telles furent les deux expériences vécues pour fêter l'arrivée du superbe bateau rouge indien dans la flotte, tandis que je recevais le bateau noir et mon frère Denis le bateau bleu.

Nos navigations étaient cependant moins fréquentes que celles de mon père : elles étaient pour nous une activité d'amateurs. Elles étaient pour lui la source principales de son inspiration à venir, une fois rentré à Paris.

Sur ses trois bateaux successifs, il appareillait pour la journée entière ou l'après-midi, selon la marée, et revenait, fourbu et heureux, le soir, pour remplir méticuleusement des cahiers de navigation, véritables « passages secrets » entre les îles et leurs forêts de cailloux, qu'il repérait à marée basse grâce à des alignements. Son esprit inventif avait même inventé et fait réaliser un viseur « avant- arrière » permettant à un œil averti de se placer sur un axe entre un amer vu sur l'avant et un autre vu sur l'arrière. Que le lecteur de ce texte veuille bien comprendre qu'il faut avoir navigué dans ce pays difficile, en dehors des grandes passes classiques, pour comprendre tout l'intérêt que portait mon père dans ce sujet en apparence futile, dont peut dépendre le sort d'un bateau et de son capitaine .

Je me souviens d'uns après-midi où, me voyant inhabituellement pensif, mon père m'avait dit : » Je ne fais rien aujourd'hui. Veux–tu faire une promenade intéressante ? ». Et nous voilà partis sur le Frynaudour , passée la tourelle de la Moisie, de mauvaise réputation, pour mouiller devant une île sauvage, en partie couverte d'une herbe drue. Il était tout fier de me la montrer.. et le beau bateau rouge indien n'avait pas eu de difficultés à repartir au moteur malgré un courant traversier qui aurait rendu difficile un appareillage à la voile.

Le temps passant, mon père avait peu à peu espacé ses grandes randonnées marines, pour aller, le plus souvent, en début d'après-midi à Bréhat, où il aimait s'entretenir avec sa collaboratrice et vieille amie Elmina Auger. Le Frynaudour, définitivement au moteur, allait mouiller non loin du club nautique, en face de la belle demeure habitée naguère par Jeanne Hugo, et revenait le soir, en baie de Launay.

Le carnet de navigation rédigé, on dînait, puis mon père jouait un peu au piano, pour terminer la soirée au son d'une musique militaire bien française qu'il aimait.

Vers les années 1982, mon père, trouvant trop éprouvant de manier son Frynaudour dans ce pays à forts marnages, le donna à son petit fils Philippe, « qu'il aimait entre tous », pour avoir longtemps habité avec eux à Paris. Dès lors, il quittait la table en temps utile pour embarquer sur la vedette de 14 H. 30 à la pointe de l'Arcouest, où la vedette du soir en provenance de Bréhat le redéposait. Mon fils Philippe se faisait un point d'honneur de le conduire ou de le reprendre chaque fois que possible dans sa vieille décapotable (et décapotée) Alfa Roméo couleur crème anglaise. Le grand peintre, autrefois passionné de voitures de course, était enchanté !

Il avait toujours aimé jouer au tennis, là bas aussi, après avoir fréquenté le club de Paimpol dès les années trente. Un grand ami de la famille, le chimiste André Debierne, découvreur de l'actinium avait, non seulement loué un terrain à Paris, mais aussi, allait participer généreusement à la construction d'un court, en « groult »( de couleur jaune) dans la propriété des Joliot, non loin de Ty Yann . C'est là qu'a été prise la photo du peintre effectuant un coup du fond du court à près de 80 ans, avant qu'un genre de tennis elbow ne lui fasse abandonner ce jeu que lui et ses fils aînés aimaient passionnément (comme tout ce qu''ils faisaient).

Pendant longtemps, toute la famille Lapicque est venue là bas l'été. Nous étions souvent vingt à table. Nous étions heureux, peut être sans le savoir. Nos parents étaient autour de nous, comme Autrefois, et cet Autrefois était alors le Présent. Nous regrettions certes le Passé, la maison de Ty Yann et les grands parents, mais la guerre avait tout emporté et nous étions, à nouveau, dans ce lieu fragile, qu'on appelle le Paradis en pensant qu'il est éternel !

 Georges Lapicque

Lisez aussi l'interview de Philippe Lapicque par Philippe Bouchet, à l'occasion de l'exposition de Morlaix (2011).
Voir aussi :
Lapicque et son atelier
Lapicque et la mer
Lapicque et la musique
Lapicque et la Marine
Lapicque et le tennis