Embarquons avec Charles Lapicque sur une mer toujours en mouvement, grâce à un très beau texte écrit par son fils ainé Georges en janvier 2007.

CHARLES LAPICQUE ET LA MER

La mer, la mer toujours recommencée...Cette belle introduction de Paul Valéry au cimetière marin parait s'adapter particulièrement bien à mon père, Charles Lapicque, en tout cas si on limite le champ de l'étude aux très grands peintres.

En effet, si son œuvre est d'une grande diversité , tant de sujets que de techniques d'approche, si elle comporte nombre de toiles ou de dessins de paysages situés loin dans les terres (chevaux, tennismen, portraits, châteaux, points de vues romains...), il faut se souvenir que leur auteur a fort rarement quitté son appartement parisien l'hiver et la côte bretonne, l'été.

Cette première maison de ce qui sera, plus tard appelé « Sorbonne plage » dans les guides, après que Louis Lapicque eût entraîné sur ces rives de rêve tous ses amis de la Faculté , son fils adoptif Charles (son père était décédé avant sa naissance), il devait la connaître depuis l'enfance. C'est là bas qu'il devait épouser, d'ailleurs, Aline Perrin, fille du futur prix Nobel de physique Jean Perrin, ami du physiologiste Louis Lapicque. Mariés en 1920, ils passent leurs vacances à « Roch ar Had », chez Louis Lapicque, puis à « Ty Yann », maison voisine construite en 1927 par Jean Perrin, avec son prix Nobel. Charles est déjà un peintre reconnu, après avoir été admis par la galerie Jeanne Bucher la même année, qui coïncide sensiblement avec sa démission de son métier d'ingénieur (il a fait l'école centrale).

Il se consacre donc, pour la première fois, à la peinture, avec la bénédiction de sa femme, Aline, qui, elle–même peintre d'un grand talent, n'hésite pas à risquer l'avenir matériel de la famille, après avoir été la première à lui suggérer de peindre. D'ailleurs, l'illustre et généreux prix Nobel a installé un vaste atelier de peinture en haut de Ty-Yann. C'est là que, l'été, Charles peindra, après avoir exploré le pays à bicyclette .Plus tard, après la crise de 1929, ayant eu la chance de devenir Docteur es-Sciences grâce à l'aide financière de son beau-père, puis de travailler au centre de « Physique, Chimie Biologie » de Paris comme préparateur de physique de Maurice Curie, il abandonnera la peinture sur le sujet, pour la création en atelier, qu'il pratiquera soit en Bretagne soit le plus souvent à Paris, où le bienfaiteur de beau père lui a fait cadeau d'un appartement, également acheté avec son prix Nobel.

On peut penser que, rarement la science aura tant aidé l'art à l'intérieur d'une famille !
La guerre survenue, la mer apparaît l'idéal interdit par l'occupant, comme l'aventure où s'est lancé un fils dans une passion de jeune homme, comme la source d'une libération presque mystique, qui, peu à peu, devenait possible puis réelle. C'est l'époque où le peintre fait école en appliquant ses théories, maintenant célèbres sur les rouges et les bleus, entraînant dans son sillage un groupe important d'artistes (Bazaine...).

On peut penser que ces rouges et ces bleus, si patriotiques retrouvaient une vocation libératrice face à l'affreuse croix noire de l'occupant : Ainsi « La vocation maritime », allusion à l'appel de la mer chez une famille vosgienne, à la découverte de la Bretagne bien aimée, au fils qui l'avait suivie. Ainsi, le fleuve remplaçant la mer, « Jeanne d'Arc traversant la Loire » C'est l'époque où Lapicque abandonne une seconde fois la carrière scientifique et se lance à nouveau dans l'inconnu du monde de la peinture...mais sa confiance en lui- même est telle qu'il refuse même les quelques aménagements nécessaires pour assurer sa situation administrative.

La mer, retrouvée à la libération, c'est à nouveau, après un hommage à la division Leclerc, l'éblouissement ...
« L'embarcadère », « Moulin à marée », « Paysage au nord de Bréhat », « Demeure à Bréhat », « La gare de Lancerf », « L'orage en mer », « Les deux gabares », « Régates dans les rochers », « Régates dans la houle » (trois toiles), « Les régates », « Flottille au soleil », « La bouée à virer », « La pêche au matin », « Le retour de la pêche », « Le naufrage », » La pêche », « Les remous », « La passe dangereuse », « Les récifs », « Le ressac » (deux toiles), « Naufrage à la côte », « Les croisés débarquant », « Les croisés sur la mer », « Les croisés devant l'île de Chypre », « La marée basse », sans compter plusieurs toiles sur des Kers. Voilà, à titre d'indication, pour la seule année 1946 !

On peut imaginer, en feuilletant le catalogue raisonné de l'éditeur Mayer (1973), que Lapicque a quelque peu oublié la mer pendant les années allant de 1947 à 1951, où son attention se porte sur des châteaux, des calvaires, des personnages, des chevaux, et même sur la bataille de Waterloo, dont il a vu le site. C'est que l'homme est ouvert, cultivé, complexe !

Il ne faut pas oublier, non plus, que son premier acheteur, le futur commissaire général de la Marine Hillairet l'a poussé à entrer dans le grand corps comme peintre, ce qui lui vaudra plusieurs sorties à la mer sur des bâtiments de guerre.

C'est ainsi qu'il fait dès 1948 des dessins de ses appareillages dans l'Iroise sur le Grenadier , très impressionné par les sillages de torpilles lancées sur lui par un sous–marin. Il aimera souvent parler de la vie à la passerelle et de ses courts passages au carré, où le commandant Ballet lui réservait la « position manoeuvrante ». C'est, également, à la faveur d'une croisière en Méditerranée sur l' Emile Bertin qu'il découvre la descente sur le Sahara depuis l'Algérie, dont il a traduit la magie dans plusieurs toiles de 1951.

Puis, c'est le retour de la mer dans son œuvre.
L'été 1951, justement, il donne à ses fils son vieux canot breton, le Saranak et achète un joli voilier très racé, le Flying Fox (encore un nom de ces chevaux qu'il a tellement peints).

Ce sera dans une figuration beaucoup plus libre, plus réelle qu'en 1948, où maintenant, des juxtapositions de couleurs vives et comme abstraites donnent l'illusion d'une vérité recrée de la mer, du ciel, des rochers, où les bateaux, le plus souvent en régates, fendent les vagues dans une compétition acharnée, dans leurs bord à bord dont les voiles transparentes laissent deviner l'arrière plan, nous rappelant que, dans le mouvement, tout reste visible et que l'instantané n'est qu'illusion.. La grande musique baroque est née, après la musique plus austère, plus dépouillée des marines précédentes. La gloire de Lapicque est là, gloire bien à lui !

Ainsi, pour l'année 1951 : » Paysage de mer » ; « La marée basse « (2 toiles) ; « Les régates « (2 toiles) ; « Régates à marée basse » ; « Les régates ».

Pour l'année 1952 : « Les régates » ; « Destroyers aux régates » (2 toiles) ; « Destroyer en manœuvre » (œuvres peut-être le résultat de l'association de deux types de souvenirs) ; » La bouée à virer « ; « Le canot but » « Un dimanche aux régates » ; « La petite pêche » (2 toiles) ; « Le moulin à marée » (2 toiles) ; « La rivière de Pontrieux ».

En 1953, après une étonnante Série de portraits à cernes blancs, cette technique permet de renouveler l'approche des paysages maritimes , créant une impression très différente, sans doute plus intellectuelle, avec, peut-être suggestion de pas du promeneur solitaire qu'est le peintre sur l'eau ou le sable. : « Le phare des Héaux » (2 toiles) ; « Le sillon de Talbert « (4 toiles) ; » La Moisie » ; « Le sémaphore de Pleubian ».

Pourquoi Lapicque devient-il peintre passionné de Venise, de Janvier 1954 à Juillet 1956 ? C'est qu'il a reçu en 1953 le prix Raoul Dufy de la biennale de Venise. Il y fera 4 séjours entre 1953 et 1955. Ces quelque 45 chefs d'œuvre baroques sur cette ville tant rêvée ne sont pas examinés ici. C'est pourtant la seule à être construite sur la mer !

De retour en Bretagne, nous trouvons (1956) : « Fleurs et murailles « ; « Vieille maison à Bréhat » ; » L'orage sur Bréhat »( 6 toiles)(Le peintre travaille souvent dans cette île) .Puis en 1957 (sans distinguer les paysages sans vue sur mer) : « Vallon en Bretagne » (2 toiles) ; « Petit bois en Bretagne » ; » Les bords du Leff » ; « Le Menez Brez « ; « Le Trieux à Lancerf » ; « Les bords du trieux « ; « Le pont de Lézardrieux « ; « Le pont de Frynaudour » ; « Les bords du Trieux » ; » Le chemin de fer de Paimpol » (3 toiles) ; « La baie de Paimpol « ; » Rivière bretonne ».

Excluant maintenant les 36 toiles sur Rome, nous retrouvons la mer :
en 1958 : La mer au crépuscule, puis, impression d'embarquements avec son fils Georges, officier en second sur l'aviso Pimodan dans les environs de Brest : Manœuvres de nuit (Trois toiles) ; Manœuvres de nuit sur le Pimodan ; Manœuvres au crépuscule .En 1959 « Manœuvres au soleil couchant « (2 toiles) ; « Manœuvres au large de Brest » (13 toiles) « Printemps en Bretagne » (3 toiles) ; » Les mouettes » (8 toiles) ; » Lagune bretonne »(16 toiles) ; » Le phare des Héaux » (2 Toiles) .

Six « Bords du Trieux » en 1961 apparaissent seulement dans la longue période de 1960 à 1968, que Lapicque réserve à de très remarquables séries sur Rome (8 toiles), « Les tigres » (seul sujet sur des animaux réels dans un pays imaginé dans de nombreux récits) (42 toiles) ; « Déserts » (5) ; « Lions » (11) ; « Antoine et Cléopatre » (5 toiles) ; « Natures mortes » de chocolats ou équivalents (15 Toiles), « Grèce » (55 Toiles) ; « Crépuscules et hivers de bois » (36 toiles) ; « Tennis » (12 toiles) (jeu favori du peintre) ; « Musique » (passion du peintre, qui jouait de nombreux instruments et vénérait Mozart, Bach et Haendel) (35 toiles).

Ce n'est qu'en 1968 que La mer revient en scène. A part 2 portraits, et dans un style encore renouvelé, intense, appuyé et d'une grande unité. Style on pourrait presque dire de moins en moins abstrait, résolument en opposition à la vogue de l'abstrait, dont il a exploré les possibilités en 1929, et dont il souligne les limites, notamment parce qu'il élimine l'émotion.
Ainsi : « Le coup de vent » ; « Le coup de vent sur la côte « (6 toiles) ; puis, en 1969 : une série de 17 « coups de vent » ( l'été a dû être venteux en Bretagne !), suivis (après deux portraits, dont un de Peter Nathan, le célèbre collectionneur à qui l'artiste doit de grandes expositions internationales) de 3 « Naufrages » , 3 « Cap–Horniers », 3 « En Fuite », et 3 « Homme à la mer ». Puis, la même année, 17 « Fermes bretonnes ».
Cinq ravissants « Hommages à Boudin », en 1970, achèvent ces toiles sur la mer.

L'artiste se tourne alors (1971-1972) vers des portraits, sujets pour lui de considérations philosophiques sur l'art et l'existence , dont de larges extraits figurent dans le Mayer, ouvrage de référence en voie d'être complété par J.M Métayer (Institut Lapicque) .Sa conception de l'Art y apparaît clairement : « il ne peut-être ressenti qu'à la faveur d'une coupure, d'une faille dans l'existence ; il ne peut surgir que d'un creux, d'un manque, d'un vide préalable dont il fait un plein. Mais ce plein n'est concevable que si, l'existence étant pour ainsi dire annulée, cette nullité, ce dénuement existentiel peuvent déboucher sur une présence qui n'est pas existentielle. Il se fonde sur le détachement, non sur le désespoir, si stoïque soit-il » .

Lapicque a maintenant 74 ans. Il a donné ses chers bateaux , le Flying Fox, puis le si remarquable Rodello , ce voilier de 7 mètres acheté depuis Paris par téléphone, puis le Frynaudour , bi -quille plus gros et plus lourd conçu en collaboration avec un ami de la famille, Guy Bernet, chercheur, le choix du moteur, situé au centre du carré, étant dû à un mécanicien d'exception, Robert le Lionnais, dont la maison est voisine (ce beau et unique bateau rouge vermillon à la Lapicque, filmé par Reichenbach, continue de naviguer avec son propriétaire actuel, son plus jeune petit fils Philippe, qui l'a remis à neuf, après quarante cinq ans de service).

en savoir plus sur ses bateaux...

Doit-il, maintenant faire ses toiles dans la journée pour des raisons de mémoire ? Eh bien, puisque l'huile est trop longue à sécher, il se lance avec sa fougue habituelle dans l'acrylique, immédiatement fixée. Des toiles d'un genre encore nouveau surgissent, dont certaines procurent un éblouissement jamais encore vu chez ce grand coloriste. D'autres, comme un tendre « sous l'équateur» ont une poésie enfantine bien à elles.

Il est impossible de développer ici tous les aspects d'un homme qui restera aux yeux de l'avenir comme un immense artiste, dont la figure plane trop loin au dessus du siècle pour être placée à sa juste valeur dans un monde où la notion de beauté s'est effacée derrière celle du commerce et de la mode. Qui peut savoir en outre que, non content d'être un scientifique, inventeur d'une théorie sur la vision des couleurs, il est un philosophe profond et de plus un grand écrivain (Essais sur l'espace, l'art et la destinée ; Grasset 1958) ?

Pour ceux qui l'ont connu, dans la vie courante plus que dans son atelier, pièce secrète comme sa vie intérieure, c'était d'abord la musique, la seule grande musique, classique et baroque, qui l'habitait, au point de vouloir la transposer dans sa peinture. Et c'est sous cette approche, qui n'a pas été, à mes yeux, remarquée (n'a-t-il pas souvent essayé de peindre en l'écoutant ?) qu'il faut tenter de comprendre l'extraordinaire symphonie de ses œuvres, d'où le chant surgit dans la rigueur classique.

La démonstration la plus éclatante est, fort justement, la mer, par lui mille fois recommencée La mer, source inépuisable de son inspiration, depuis la Bretagne jusqu'à cette ville mythique de Venise, où l'Art côtoie la mort, thème cher à Lapicque, et, par delà les rives d'occident, jusqu'à cette autre mer, cette autre solitude qu'est le désert. Cette mer contemplée du rivage , adulée et combattue à la barre de ses voiliers, affrontée sur les navires de guerre, cette mer recréée dans les souvenirs de son atelier parisien, on la retrouve partout, grave ou rêveuse, calme ou démontée, farouche ou amie solitaire, tantôt cantate de Bach, oratorio de Haendel, divertissement ou chant d'amour de Mozart dans ses messes ou dans ses opéras.

Georges Lapicque, fils aîné du peintre
© Tous droits réservés 2007

Voir aussi :
Lapicque et la Marine
Lapicque et le tennis
Lapicque et son atelier
Lapicque et la musique
Lapicque et L'Arcouest

Lisez aussi l'interview de Philippe Lapicque par Philippe Bouchet, à l'occasion de l'exposition de Morlaix (2011). 

NOTA : Georges LAPICQUE, ancien officier de Marine (Ecole Navale 1941-Londres-) puis ingénieur chercheur au Commissariat à l'Energie Atomique, est, sous le nom de Jean de Lost-Pic, auteur de six recueils de poésie de forme classique. Il est président de l'Académie de la Poésie Française, directeur littéraire de la revue trimestrielle l'ALBATROS (Ed. ARCAM PARIS). Accédez à son site