Il n'est jamais facile d'être la femme d'un grand homme. Cela est bien connu, mais il faut avoir vécu cette situation, et de plus, sur deux générations, pour le ressentir, et même juger nécessaire, faute d'être romancier, d'en dire quelques mots sur ce site auquel j'ai tant de plaisir à contribuer.

Cependant, autant il paraissait naturel d'écrire sur mon père, Charles Lapicque, sur son père adoptif, le célèbre neurophysiologiste Louis Lapicque et son milieu familial dans lequel d'austères études alternaient avec des vacances bretonnes au bord de la mer ; sur sa future épouse, Aline, elle-même fille du futur prix Nobel de physique Jean Perrin ; sur le fait que ces deux chercheurs se connaissaient à la Sorbonne, ce milieu hautement sélectif ; sur la découverte du site, maintenant célèbre de la baie de Launay par Louis Lapicque, dans des circonstances complexes, faisant intervenir le poète breton Anatole Le Bras, ami de l'historien Charles Seignobos, lui-même ami intime, autant il pouvait sembler superflu de parler de cette Aline devenue Lapicque et par là même perdait sa personnalité.

Cela n'est nullement nécessaire effectivement, si on considère la carrière officielle du grand peintre, dans sa recherche passionnée d'une peinture sublime où il a mis sa vie entière, contre vents et marées, cette peinture où il a trouvé l'Eternité dans un «  Art qui ne meurt jamais » .

Il est connu que tout créateur est un homme profondément solitaire, et que, dans le cas de Charles Lapicque, cette solitude paraissait quelque peu étrangère (sauf sans doute dans l'application d'une nouvelle théorie sur les couleurs) au milieu scientifique de haut niveau qui l'entourait et qui l'a doté d'armes nouvelles. Il lui fallait donc une extraordinaire confiance en lui-même, comme il a été dit par ailleurs, pour se lancer dans une aventure qui, apparemment, était un abandon de cette science à laquelle il devait tout.

Il faut n'avoir jamais connu la passion de la création pour ignorer l'importance extrême de l'encouragement et même de l'admiration, surtout quand il s'agit d'un changement de carrière. Et c'est là qu'intervient Elmina Auger, qui très tôt aperçoit son génie et lui fait découvrir la culture littéraire et philosophique, au point de susciter de sa part des conférences au collège philosophique de Paris et sans doute de contribuer à la formation d'un grand écrivain (il suffit de lire l'admirable Essai sur l'Espace, l'Art et la Destinée ). Comme lui, pénétrée de grande musique (ils ont d'ailleurs chanté vers les années 20 à 30 dans la chorale du musicien Robert Dalsace), elle n'a pu qu'approuver le rôle de la musique dans la conception de l'œuvre, cette œuvre qui doit tant aux trois Dieux Bach, Mozart et Haendel, au point que je la qualifie toujours d' Opéra de la peinture .

Le rôle de ma mère, Aline Perrin de son nom d'artiste, car elle était peintre, est partout absent de ce destin singulier.

Il est fondamental.

D'abord, elle est profondément artiste. Née deux ans après lui, elle commence à peindre avant lui. Ils sont « fiancés », dans l'esprit de leurs parents, quand elle a 13 ans. Ils se voient à Paris et en Bretagne, où Jean Perrin loue des maisons entre Loguivy et L'Arcouest. Sous son influence, il commence à peindre à peu avant l'époque de leur mariage, dans les années 20. Aurait-il jamais peint sans elle ? Nul ne le sait !

Cependant, il est difficile d'imaginer deux époux vivant ensemble, chacun avec son atelier de peinture, en étroite collaboration, et sans pour autant entrer en rivalité. Cela ne peut arriver qu'en Angleterre (deux amis, Bernard Dunstan et Diana Armfield, de la Royal Academy le démontrent)...mais tout le monde n'est pas Anglais !

Fort heureusement, tel ne fut pas le cas. Aline n'avait que le désir d'être heureuse et de répandre ce bonheur autour d'elle. Elle tenait cette qualité de sa mère, Henriette Perrin, née Duportal, fille d'un polytechnicien ayant construit les chemins de fer du Constantinois, petite fille d'un illustre Républicain dont le nom orne un boulevard de Toulouse. Elle était avec ses sœurs les premières bachelières de France. Mon frère François et moi lui devons d'avoir écouté entièrement « Les trois mousquetaires », « Le comte de Monte Christo », «  Les misérables » et vu au théâtre « Le Cid », « Cinna » et « Polyeucte » quand nous étions à l'école. Je lui dois mon goût pour la littérature, ma passion pour la poésie venant de mon grand-père Jean Perrin, qui aimait, vers la fin d'un repas dans sa maison de la rue du Val de Grâce, réciter des sonnets de Hérédia, avec la majesté que lui donnait sa belle barbe blanche. Notre mère nous a communiqué son amour pour l'Angleterre et sa littérature, qui explique en partie ma traversée de la Manche le 19 Juin 1940, et l'agrégation de mon frère François en Anglais.

Sans ses parents en tout point exceptionnels, ma mère n'aurait pas été cette personne douce et fine qu'elle était. Elle n'aurait pas hérité de cette totale compréhension des exigences qui entourent la vie des grands hommes, fussent elles sentimentales ou mondaines. La nature de ces sentiments était, d'ailleurs, fort différente : mon grand-père aimait être entouré de fidèles admiratrices, mais elles n'étaient en rien indispensables à sa vie ni à son génie. Ma grand-mère, de toute sa grandeur d'âme, de toute sa sagesse, l'approuvait, puisque son équilibre passait par là, de même que celui de ses enfants. Elle donnait son amour, comme ma mère. Et, quoique pour des raisons différentes, ni l'une ni l'autre ne ressentait de rivalité, ni ma grand-mère, pour des attachements relevant plutôt du côté physique, ni ma mère, pour une profonde et essentielle amitié spirituelle, qui lui évitait, par ailleurs ces soirées mondaines et ces contacts avec les galeries, qui lui étaient étrangers.

Et c'est toujours avec la plus grande amitié, de sa part en tout cas, qu'Aline recevait Elmina, et que celle-ci voyait pendant les vacances les membres de la famille Lapicque.

Il me reste à témoigner de la réelle admiration que mon père, ce génie, avait pour ma mère. Un jour de l'après guerre, il voit au mur de l'appartement du physicien Pierre Auger, un tableau d'Aline, un paysage sur la Bretagne :

Quelle peinture ! s'exclame -t- il devant moi. Quel dommage qu'elle se soit trop dispersée... elle aurait pu aller loin !

Voilà chers lecteurs, ce que pense pouvoir dire des femmes bien aimées qui ont entouré sa jeunesse et qui l'ont marqué pour toute la vie, un ancien marin « qui sait mal farder la vérité », et qui se devait de la dire avant qu'elle ne soit effacée de la vie des hommes illustres qui les ont entourées.

Georges Lapicque, fils aîné du peintre
© Tous droits réservés 2009

Voir aussi :
Lapicque et le tennis
Lapicque et la mer
Lapicque et la musique
Lapicque et la Marine

NOTA : Georges LAPICQUE, ancien officier de Marine (Ecole Navale 1941-Londres-) puis ingénieur chercheur au Commissariat à l'Energie Atomique, est, sous le nom de Jean de Lost-Pic, auteur de six recueils de poésie de forme classique. Il est président de l'Académie de la Poésie Française, directeur littéraire de la revue trimestrielle l'ALBATROS (Ed. ARCAM PARIS). Accédez à son site