Ces extraits proviennent pour la plupart du site de la galerie d'art Bertrand Trocmez, bien documenté sur Lapicque.

Lapicque et la jeunesse
(texte de 1966 figurant dans le catalogue du MNAM 1967)

Qu'est-ce enfin qui est jeune, nous demandera-t-on avec insistance ? Eh bien peut être les jeunes gens de Corneille : Philiste, amant de Clarisse, Dorimant, amoureux d'Hyppolite, et tant d'autres ; peut être bien le Cid ...peut être encore ceux de Molière : Lélie, fils de Pandolphe, Lycaste, amant de Dorimène,  Léandre, fils de Géronte et amant de Zerbinette, que Corneille, que Molière créèrent n'étant pas jeunes, mais qu'ils créèrent jeunes, étant créateurs.

Et tel est peut-être l'étrange pouvoir de la création artistique, de lancer au monde bien singulier de l'art, il est vrai, mais enfin de mettre au jour une créature qui n'est pas à la ressemblance de son créateur, qui peut être non seulement joyeuse s'il est triste, vivante lorsqu'il est mort, mais jeune s'il est vieux, et d'une jeunesse dont le souvenir n'est pas vieux, qui n'est pas dégradée par rapport à la jeunesse de son créateur, laquelle est devenue vieille, mais promue au contraire, et de naissance, à un grade nouveau qui la rend éternelle, ou presque, qui la lance et qui la maintient victorieusement flottante à la crête du mascaret, battant pavillon noir des pirates, confondant sous le mépris et la mitraille ce qui descend avec le flot, ce qui monte avec le contre-flot, ce qui dérive et ce qui arrive, ce qui se dégrade et ce qui se regrade.

Lui, le vaisseau de l'Art, ne monte ni ne descend, ne se dégrade ni ne se grade, ne vieillit ni ne se rajeunit, ne prévient ni ne se souvient, étant lui-même le souvenir de lui-même, souvenir triste de la tristesse, joyeux de la joie, souvenir douloureux du malheur souvenir vieux de la vieillesse, mais souvenir heureux du bonheur et souvenir éternellement jeune de la jeunesse.

Charles Lapicque

 Lapicque et la voile...

 ... De gros nuages parurent, puis des bancs entiers, puis de gros bouchons noirs et des grains qui accouraient, noyant tout le fond de la rade sous une nuée ardoise avant d'enténébrer mon rocher, puis tout l'immense désert du Sillon, pendant que les grosses gouttes touchaient les rochers, blanchissaient des parties de la mer et que les rafales courraient toutes noires et courbaient l'herbes ... J'apercevais, tout petit dans sa crique, " Flying Fox " (c'est le voilier du peintre) à sec de toile, tirant des bords sur son ancre. Mais j'en avais assez d'être sur ce rocher. Malgré les fulgurants changements de décors, je m'ennuyais ; j'avais besoin d'une présence, d'une action. " Fox " m'offrait les deux. Cela peut sembler ridicule, mais il est pour moi comme un être vivant ... Je hisse les voiles sans difficulté malgré les risées noires, voile de cape, trois tours de rouleau, foc moyen, lever l'ancre et fouette cocher ! " Fox " consent à l'établissement du foc en vent arrière, et nous voilà partis à cette fière allure, voiles en ciseau, poussés par les rafales de W.S.W., plein vent arrière dans le grand chenal où le flot déjà bien établi rebroussait durement les vagues contre le vent. " Fox " planait littéralement sur la crête des vagues qui déferlaient un long moment contre ses flancs avant que son nez retombe dans un creux. C'était prodigieux et sans danger ... J'avais juste la toile convenable.

Charles Lapicque
Extrait d'une lettre

 Lapicque et le fauvisme

 ... avez-vous rencontré votre sensation colorée dans la peinture fauve ?
"Je ne pense pas. En réalité, c'est l'étude des Anciens et plus particulièrement du vitrail, des émaux limousins, des tapisseries médiévales et de la faïence ancienne qui m'a révélé la valeur expressive et lyrique de la couleur pure. Je dois plus aux cubistes pour l'organisation de l'espace quoique, ici encore, j'aie longuement médité l'espace des verriers ou des émaux cloisonnés poitevins, des arts où l'espace extérieur rejoint l'espace intérieur de l'homme. "

Interview de J.-L. Daval
Journal de Genève, 13 février 1965

 Lapicque et la nouvelle figuration

 Pour faire de la Figuration, en somme, il faut figurer, c'est-à-dire s'approprier l'apparence et non la fuir. Et pour instaurer le règne de la " Nouvelle Figuration ", il faut donner, de l'apparence, une interprétation nouvelle. De quelle manière au juste ? C'est la question. Qu'est-ce donc qu'une nouveauté ? C'est une chose qui n'a jamais été vue ; mais parce qu'elle n'a jamais été vue, justement, il est bien impossible de la décrire avant qu'elle soit là. Le risque est grand, évidement, de retomber au voisinage de quelque forme traditionnelle de la figuration, parce que l'art ancien, dans son ensemble, s'est montré abondamment figuratif et n'a pas craint de pactiser avec l'apparence. C'est ce risque, pourtant, qu'on accepté tous les grands créateurs d'autrefois, et c'est ce que nous serions en droit d'attendre de ceux d'aujourd'hui, après que la critique nous à présenté l'artiste moderne comme un être assoiffé d'aventure et doué d'un courage indomptable. L'aventure, c'est au coin d'une " Nouvelle Figuration " qu'elle se rencontrerait maintenant, à condition de la rendre effectivement nouvelle et figurative, tout au profit du courage qui serait ainsi réintégré dans la ligne voulue par Socrate et Platon, celle de la vérité, et tout au bénéfice de l'art, qui consentirait peut-être à faire un pas en avant.

Charles Lapicque
Cité par " Rencontre ", de Lausanne, juin 1962

 Lapicque et l'abstraction

 Abondante production de dessins débouchant sur un nouveau système de figuration où l'entrelacs prédomine : les Buveurs. Avec les figures entrelacées " je suis parti de rythmes intérieurs, presque corporels, de tâches ou de traits, que ma main traçait au début sans projet. A un certain moment, je crus apercevoir devant moi des personnages : je poussais dans ce sens. C'est ici que ma démarche, je crois, se sépare de celle des peintres réputés " ABSTRAIT ". Ceux-ci ne considèrent comme œuvre que telle organisation qui n'évoque aucun objet désignable du monde visible et tangible. Je fis tout juste le contraire, et ne retins d'une masse innombrable d'études que les quelques-unes qui évoquaient pour moi une présence humaine ".

(Apprentissage et spontanéité, 1956)

 Lapicque et les entrelacs

 ... Ici intervient une des plus jolies trouvailles psychologiques de Lapicque; avec un souci de l'entrelacs, elle a contribué à libérer sa manière, à autoriser ses inventions. Il part de l'expérience des artisans : leur exemple prouve « l'espace discret, intérieur, abstrait » qui est celui du vitrail, de l'émail ... Dans ces conditions, la peinture non figurative, celle qui restitue sur le tableau des combinaisons pures, sans référence à aucun objet possible, ne peut correspondre pour Lapicque qu'à une étape, un exercice. L'artiste ne trouve sa plénitude qu'en employant ces trouvailles abstraites conformément à ses passions et à ses songes. Ce n'est pas en redoutant l'ambiguïté des formes qui font allusion aux spectacles et aux contact de l'expérience, mais en la dominant, en dirigeant l'effet total, que le peintre s'accomplit ... Mais le plus remarquable est qu'en constatant la complexité même de ses impulsions, l'artiste est de moins en moins gêné pour regarder la peinture des siècles passées ... Après une phase négative où l'espace florentin de la Renaissance est dénoncé pour sa fixité et l'artifice de son cadrage, Lapicque aperçoit chez Véronèse et Tintoret des trouvailles bouleversantes. Son point de vue doit avoir de solides racines, puisqu'il lui rouvre, avec le Monde, toute la peinture.

André CHASTEL
Le Monde, 21 septembre 1956

 Lapicque et la couleur

 Quel coloriste subtil et raffiné que Lapicque ! Peu de peintres de sa génération possèdent plus que lui le don de marier les tons avec goût et avec bonheur, et celui, plus rare encore, de faire passer jusqu'au spectateur, par le truchement exclusif du ton, son émotion et sa pensée. Un fait de nature le frappe-t-il ? Il nous restitue l'impression reçue, non par une image, mais par la symphonie de couleurs qui nous suggère en même temps, si détachée soit-elle de la réalité, et cette réalité, et la réaction, en face d'elle, de l'auteur.
Art non point abstrait, mais si dégagé du réel qu'il peut paraître ésotérique ; la peinture de Lapicque marque une étape nouvelle de ce mouvement irréaliste dont la naissance et l'évolution sont le grand fait marquant du dernier demi-siècle pictural.

Bernard DORIVAL
Nouvelles littéraires, 10 avril 1947

 L'oeuvre de Lapicque

L'œuvre de Lapicque apparaît pour celle quelle est : une création totale, ample, original, vivante et autonome...
Qu'il suffise de rappeler que la peinture de Lapicque, après avoir ouvert une voie neuve dès 1939, grâce à d'inédites définitions de la couleur et de l'espace, est à présent à peu prés la seule à maintenir le contact entre les grandes formes anciennes et les expériences récentes, à conserver au monde sa présence, non par des formes épuisées, mais par une figuration réellement nouvelle. Que sa liberté, sa richesse, sa générosité, lui confèrent des dimensions comparables à celles des novateurs du Fauvisme et du Cubisme. Et qu'une unité fondamentale relie l'un à l'autre ses cheminements successifs. Il ne faut pas hésiter à l'affirmer : une création d'une force pareille est véritablement, en redonnant aux mots leur sens, celle d'un maître.

J.Guichard-Melli
Témoignage Chrétien, 28 Octobre 1962

 Hommage à l'oeuvre de Lapicque, par Pierre Granville en 1960, à l'occasion du vernissage de l'exposition "Rencontre d'Octobre" au Musée de Nantes. 

Extrait :
Lapicque naît donc en 1898. Cela est facile à retenir. Le contraire d'Hugo. Le siècle avait moins deux ans. Oh! ne craignez rien, je ne vais pas m'embarquer sur la galère de funestes comparaisons, bien que l'on puisse dire que Lapicque, lui aussi, - vous le verrez tout à l'heure - possède et exprime un sentiment de l'épique, ceci dit sans jeu de mots. Oui, c'est un simple moyen mnémotehcnique pour retenir l'année de naissance, afin de bien le situer. Il vient, en effet, près de soixante ans après la génération des Impressionnistes et arpès celle de Cézanne ; il vient près de trente ans après celle des Nabis, qui japonisent au moment même où il naît. Il vient donc également après ces peintres comme Kandinsky ou Mondrian, nés pourtant avantle cubisme, mais qui ont su former leur conception personnelle de la peinture abstraite qu'après avoir tiré une leçon du Fauvisme d'abord et du Cubisme ensuite.
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